Chapitre 1 · la suite n’est pas sur cette page.

Tome 1 · chapitre 1

La carte du grenier

Matthy à genoux dans un grenier, une carte déroulée devant un tube de métal.

Le grenier était interdit. Ce qui en faisait, évidemment, le meilleur endroit de la maison.

« Le plancher est fragile », disait son père. « Il n’y a que des vieilleries là-haut. »

Matthy avait onze ans et plusieurs règles d’or. La numéro un : quand un adulte dit qu’il n’y a rien à voir, c’est qu’il y a forcément quelque chose à voir.

Ce dimanche-là, son père était parti faire les courses. Matthy avait calculé : quarante minutes minimum. Cinquante s’il croisait Mme Peeters à la boulangerie, parce qu’avec Mme Peeters, on ne parlait jamais « juste deux minutes », et on rentrait toujours avec une couque en trop.

Il grimpa sur l’escabeau, poussa la trappe avec la tête et se hissa dans le noir.

Il alluma sa lampe frontale.

Des cartons. Une valise en cuir craquelé. Un vélo sans roues. Un mannequin de couture qui lui fit très peur pendant une demi-seconde, puis un peu moins.

« Super, souffla-t-il. Des vieilleries. Papa avait raison. »

Règle d’or numéro deux : ne jamais abandonner avant d’avoir regardé derrière les poutres.

Il avança à quatre pattes, en évitant la planche qui grinçait. Le faisceau de sa lampe glissa sur le bois, les toiles d’araignée, la poussière qui dansait dans la lumière.

Et puis il le vit.

Un tube de métal, coincé derrière la plus grosse poutre. Cabossé. Rouillé. Exactement le genre d’objet qu’on cache quand on ne veut pas qu’on le trouve.

Matthy tira dessus. Le tube résista. Il tira plus fort. Le tube céda d’un coup, et Matthy partit en arrière, les fesses dans la poussière.

« Aïe. »

Il attendit. Aucun bruit en bas. Personne. Parfait.

Le bouchon était bloqué par la rouille. Il le tourna, le secoua, le tapa contre sa chaussure. À la troisième tentative, il sauta avec un pop sonore.

À l’intérieur, roulée bien serrée, il y avait une carte.

Matthy la déroula avec précaution sur le plancher. Il retint son souffle.

Il connaissait les cartes. Il en avait des dizaines, punaisées au-dessus de son lit : le métro de Bruxelles, les sentiers de la forêt de Soignes, un plan de Paris, et même une carte de la Lune, au cas où.

Mais celle-ci ne ressemblait à aucune autre.

Elle était dessinée à la main, à l’encre brune, sur un papier épais et jauni. Il reconnut tout de suite la Grand-Place, la Bourse près de chez lui, le canal, la gare du Midi. Tout au bord, du côté d’Anderlecht, il crut même reconnaître la tour de Saint-Guidon. C’était Bruxelles. Sa ville.

Sauf qu’au milieu coulait une rivière.

Une longue ligne bleue qui venait du sud, traversait Anderlecht, puis se séparait en deux avant les anciens remparts. Une branche passait par la gare du Midi. L’autre filait vers la porte de Ninove. Après, il n’y en avait plus qu’une, et celle-là plongeait sous le centre, sous la Bourse, longeait des quartiers entiers, puis disparaissait vers le nord.

Matthy suivit le trait avec le doigt. Il passait juste sous les boulevards tout droits, ceux où l’on marche sans jamais regarder le sol. Le boulevard Anspach, il le connaissait. Il y avait mangé des frites, une fois, debout, avec beaucoup trop de sauce andalouse. Personne ne lui avait dit qu’il était planté au-dessus d’une rivière.

Il fronça les sourcils. Il n’y avait pas de rivière au centre de Bruxelles. Il le savait. Il avait regardé des centaines de cartes. Le centre, d’ailleurs, s’appelait le pentagone. Pas celui des Américains. Le vieux Bruxelles, avec ses cinq côtés. Mme Dubois l’avait dessiné au tableau. Matthy avait dessiné un ballon de foot à la place.

En bas de la feuille, quelqu’un avait écrit, d’une écriture penchée :

La Senne. Ne jamais oublier.

« La Senne ? » murmura-t-il.

Le nom lui disait vaguement quelque chose. Mme Dubois en avait parlé, justement. Elle avait dit que Bruxelles, au début, s’appelait quelque chose comme Broekzele : une maison dans le marais, parce que la ville était née les pieds dans cette rivière. Matthy avait retenu « marais », parce que ça faisait un peu dégoûtant, et aussi la fleur jaune de la ville, l’iris, qui pousse les pieds dans l’eau. Une rivière qu’on avait ensuite recouverte, parce qu’elle sentait mauvais. Il n’avait pas trop écouté la suite. Règle d’or numéro trois : on n’écoute pas tout à l’école, on garde de la place pour les choses importantes.

Mais le plus étrange, ce n’était pas la rivière.

Tout le long de la ligne bleue, il y avait de petits symboles. Une sorte de géant. Un oiseau à tête bizarre. Un petit bonhomme avec un chapeau pointu. Une clé. Une flamme. Une bonne vingtaine en tout.

Le géant lui rappelait ceux du Meyboom. Tous les 9 août, Bruxelles plante un hêtre en ville, une vieille histoire avec Louvain, et des géants défilent. Matthy en avait vu un de loin. Il était tellement grand qu’on voyait surtout ses genoux.

Le petit bonhomme au chapeau, par contre, ce n’était pas le Manneken-Pis. Le Manneken-Pis n’a pas de chapeau pointu. Enfin, parfois il a un chapeau, ou un costume, ou les deux : la ville lui en prête des centaines. Mais pas celui-là. Celui-là avait l’air de quelqu’un d’autre.

Et ils brillaient.

Pas fort. Juste un peu. Comme une veilleuse dans une chambre d’enfant.

Matthy éteignit sa lampe frontale.

Dans le noir complet, les symboles luisaient doucement, d’une lumière dorée. Certains plus que d’autres. Quelques-uns clignotaient, très faiblement, comme une ampoule qui va griller.

Il ralluma sa lampe. Il l’éteignit. Il la ralluma.

« Ok, dit-il à voix haute. Ok, ok, ok. »

Ce n’était pas de la peinture phosphorescente. Il en avait sur son plafond, des étoiles en plastique, et ça ne faisait pas du tout ça. Là, la lumière semblait vivante. Elle respirait.

Il approcha son doigt d’un des symboles, le petit bonhomme au chapeau pointu. Au moment où il le toucha, une chaleur légère lui chatouilla le bout du doigt.

Matthy retira sa main d’un coup.

Son cœur battait vite. Pas de peur. Enfin, pas seulement de peur. Surtout d’excitation. Le genre d’excitation qu’on ressent quand on comprend qu’on vient de trouver quelque chose de vraiment, vraiment important.

Il retourna la carte. Au dos, dans le coin, la même écriture penchée avait noté une date, à moitié effacée, et deux lettres : M.H.

« M.H. », répéta Matthy.

Il ne connaissait personne avec ces initiales. Mais la carte était dans leur grenier. Quelqu’un de la famille l’avait cachée là. Et ce quelqu’un ne voulait pas qu’on la trouve.

En bas, une clé tourna dans la serrure.

Matthy se figea.

« Matthy ? Je suis rentré ! »

Trente-deux minutes. Pas quarante. Mme Peeters n’était pas à la boulangerie, apparemment. C’était bien sa chance.

Il roula la carte à toute vitesse, la glissa sous son pull et redescendit l’escabeau en trois secondes. Il referma la trappe juste au moment où son père apparaissait dans le couloir, deux sacs à la main.

« Qu’est-ce que tu fais là ? »

« Rien. Je… cherchais une chaussette. »

Son père le regarda. Puis il regarda la trappe. Puis il regarda les cheveux de Matthy, couverts de poussière et d’une toile d’araignée.

« Une chaussette. Au plafond. »

« Elle est partie loin », dit Matthy.

Son père soupira, mais il ne posa pas d’autres questions. Il avait l’air fatigué. Il avait souvent l’air fatigué, ces derniers temps.

Après le dîner, Matthy s’enferma dans sa chambre et attrapa sa tablette.

Matthy urgence absolue

Matthy j’ai trouvé un truc

Matthy un TRUC

Lidia Si c’est encore une « pièce romaine » qui est en fait une capsule de bière, je bloque ton numéro.

Matthy c’était UNE fois

Matthy et elle était très ancienne cette capsule

Lidia Elle datait de 2019.

Matthy leva les yeux au ciel. Lidia Moreau était sa meilleure amie depuis la première primaire, depuis le jour où elle lui avait expliqué, à six ans, que les nuages n’étaient pas en coton mais en gouttelettes d’eau. Elle avait toujours raison. C’était agaçant. C’était aussi très pratique.

Matthy une carte. dans le grenier. dessinée à la main.

Matthy avec une rivière sous Bruxelles

Lidia La Senne. Elle a été voûtée au XIXe siècle parce qu’elle était polluée et provoquait des inondations. On l’a vu en classe de Mme Dubois. Tu dormais.

Matthy je réfléchissais les yeux fermés

Matthy mais c’est pas ça le truc

Matthy les dessins sur la carte. ils BRILLENT.

Un long silence. Les trois petits points apparurent. Disparurent. Réapparurent.

Lidia De la peinture phosphorescente.

Matthy non. j’ai vérifié. c’est chaud quand on touche

Lidia De la peinture phosphorescente chaude.

Matthy ça existe pas ça

Lidia Toi non plus tu ne devrais pas exister, et pourtant.

Matthy sourit malgré lui. Il prit une photo de la carte dans le noir et l’envoya.

Cette fois, le silence dura plus longtemps.

Lidia Ok. C’est un filtre.

Matthy j’ai pas de filtre, j’ai une tablette de 2017

Lidia …

Lidia Ok. C’est bizarre. Je te l’accorde.

Venant de Lidia, c’était presque une déclaration officielle.

Lidia Il y a une explication scientifique. Il y a TOUJOURS une explication scientifique.

Matthy alors viens la trouver avec moi

Matthy demain. après l’école.

Lidia Trouver quoi ?

Matthy la Senne.

Les trois petits points restèrent affichés très, très longtemps.

Lidia Je viens. Mais seulement pour t’empêcher de faire une bêtise.

Matthy c’est pour ça que t’es ma meilleure amie

Lidia Non. C’est parce que personne d’autre ne te supporte.

Matthy posa la tablette sur sa table de nuit, ralluma pas la lumière, et déplia la carte sur son lit.

Les symboles brillaient toujours.

Mais en les regardant de plus près, il remarqua quelque chose qui lui donna un frisson dans le dos. Près de la Bourse, juste au-dessus de la ligne bleue, il y avait un endroit où la carte était différente. Pas abîmée. Pas déchirée.

Grise.

Comme si les couleurs avaient été aspirées.

Et pendant qu’il regardait, la tache grise s’agrandit. Juste un tout petit peu.

Fin du chapitre 1. La suite n’est pas sur cette page.

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